L’IA, outil de découverte ou réel inventeur ?

En août 2019, l’équipe du projet Artificial inventor, dirigée par le professeur Ryan Abbott de l’Université du Surrey, au Royaume-Uni a déposé des demandes brevets en Europe et aux Etats-Unis. Une IA nommée DABUS a été désignée comme inventeur.

Qu’est-ce que DABUS ?

Créé par Stephen Thaler, directeur général de Imagination Engines, DABUS (Device Autonomously Bootstrapping Uniform Sensibility) est décrit comme une IA composée d’un essaim de nombreux réseaux neuronaux déconnectés, chacun contenant des mémoires inter-reliées (brevet USPTO).

Il utilise la méthode des réseaux génératifs antagonistes (GAN) : un premier algorithme génère une idée et un second l’évalue en fonction d’une base de connaissance sur le sujet concerné. Au fur et à mesure des échanges, l’idée est affinée ou rejetée. Le processus prend fin lorsqu’une idée assez novatrice est validée.

Verdict des institutions

En novembre 2019, l’Office Européen des Brevets (OEB) a entendu les arguments de l’équipe justifiant sa requête. Pourtant, en décembre 2019, l’OEB rejette les demandes de brevets. Il sera suivi en avril 2020 par son homologue américain l’United States Patent and Trademark Office (USPTO).

L’explication juridique est simple. Actuellement, seules des personnes physiques peuvent être désignées comme inventeur dans une demande de brevet. L’objectif est d’éviter que celui-ci ne soit la seule possession d’une entreprise.

Ryan Abbott, sans prétendre que cette IA doit posséder seule le brevet, objecte que le rôle d’inventeur ne devrait pas être limité à une personne physique et considère que ces règles sont désormais dépassées au regard des progrès technologiques actuels.

« L’IA devra jouer un rôle plus important dans la recherche et le développement. Ces machines sont peut-être le meilleur moyen de proposer des inventions. . . Nous avons besoin d’un cadre pour protéger ce genre de choses. »

(Ryan Abbott au Financial Times en octobre 2019)

La recherche et les découvertes

La société humaine a évolué. A l’époque de la Renaissance par exemple, Léonard de Vinci pouvait laisser libre cours à sa curiosité, embrasser nombre de disciplines scientifiques et y apporter une contribution significative. Mais progressivement, les scientifiques et les chercheurs se sont spécialisés voire hyper-spécialisés dans leur domaine respectif, tant les découvertes successives ont permis d’aller toujours plus loin dans le détail. Il est donc devenu presque impossible de voir émerger un savant universel touche-à-tout.

Dans ces conditions, il est aussi de plus en plus difficile (mais pas impossible heureusement) de proposer encore et toujours des nouveautés et de réelles innovations disruptives, en changeant radicalement de paradigme. Certes, l’être humain, dans sa soif de repousser sans cesse les limites de ses connaissances, est capable de prouesses intellectuelles mais il s’aide de plus en plus d’outils pour effectuer une partie du travail de recherche.

Par exemple, dans le cadre de travaux de thèse, un étudiant doit parcourir et synthétiser plusieurs dizaines, parfois une centaine de documents et d’articles scientifiques (merci Google Scholar). Il les aura lus, compris, analysés pour lui permettre de répondre à une question scientifique, trouver un nouveau concept voire déposer un brevet. Cela prend du temps (généralement trois ans et demi en moyenne).

Un programme intelligent pourrait faire le même travail mais sur des milliers, des dizaines de milliers voire des millions de documents. Et s’il parvient à trouver des corrélations, il sera en mesure de proposer des innovations hors de portée des capacités humaines. C’est un outil précieux même s’il aura besoin d’être paramétré et guidé.

Dabus est-il donc un inventeur ?

« DABUS a généré de manière autonome deux inventions liées aux fractales, mais c’est parce que cet enfant IA a été élevé dans un «ménage» où la théorie fractale a souvent été discutée. Avec l’absorption de tant d’informations sur ce sujet, il n’est pas étonnant que cette IA ait joué avec et ait produit des résultats utiles. »

(traduction du site DABUS)

Dans ce cas précis, faut-il breveter les inventions au nom d’une IA, breveter l’outil d’IA qui a permis cette découverte ou déclarer comme inventeurs les êtres humains qui l’ont interprétée ?

Les auteurs eux-mêmes reconnaissent DABUS comme un enfant qui a joué avec les concepts qu’il connaissait pour finir par trouver quelque chose d’intéressant. Il n’avait pas l’intention de le faire. Il a juste été programmé pour le faire. Et les idées novatrices ne sont que les résultats de l’exécution de ces réseaux de neurones (GAN), tout au plus de la génération spontanée, de la sérendipité. Et ce qu’il a trouvé ne lui a rien évoqué non plus. Ce sont les êtres humains qui ont su interpréter sa découverte et déposer la demande de brevet.

Je dirais que, tant que cette IA n’aura pas l’intention de trouver par elle-même, ni la capacité de comprendre ce qu’elle aura trouvé, on ne pourra pas la déclarer comme inventeur même si c’est un outil efficace d’accélération des découvertes. Mais si, à l’avenir, une IA est capable d’une telle réflexion voire d’introspection, il faudra se reposer la question.

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